L’art de la mémoire 4.0 (2023/2024):comment autrement une société peut-elle se souvenir? Comment autrement une société peut-elle oublier?

Mes recherches depuis 7 années m’ont amenée aux abords de l’alchimie, mon travail plastique en céramique depuis 3 années m’a conduite sur les chemins de la chimie. Depuis janvier 2024, je suis en résidence longue au laboratoire de cristallographie du CNRS-Caen, le CRISMAT, afin d’approfondir mes connaissances sur l’émail cristallisé, d’élaborer un mode opératoire précis de création de ces émaux, de valoriser autant le processus que le prototype, objets communs aux artistes, aux chercheurs et aux ingénieurs.

L’être humain flotte dans un bain continuel d’informations de surface. Nos mémoires individuelles et nos mémoires collectives sont sous contrôle de la société, actuellement une société fondée sur l’économie de marché. La société a besoin en règle générale d’unité pour se conserver, de mémoires collectives unifiées, constituées de symboles, d’images, de récits, de narrations, d’éléments qui participent à la construction identitaire d’un peuple. La société modèle donc nos souvenirs collectifs et in fine nos souvenirs individuels. L’histoire apprise est celle des vainqueurs. Les moyens utilisés pour traiter les informations et les unir sont la répétition, la ritualisation, la stylisation et la théâtralisation. La société nous donne à voir les images frappantes qu’elle souhaite que nous retenions. On pense au concept de l’homme dressé, mis en lumière par P. Bourdieu.

En tant qu’artiste, je me demande si on peut échapper à ce contrôle ? Comment peut-on bifurquer ? Comment autrement construire des souvenirs ? Questions à la base de mon art de la mémoire 4.0. Deux possibilités identifiées s’offrent à ma réflexion. La première implique nécessairement d’opposer une autre société si on désire échapper à celle qui contrôle, ce qui induit la recherche de sociétés contemporaines dont les systèmes économiques, politiques, judiciaires et religieux sont fondés sur des valeurs différentes.

La seconde concerne l’être humain qui dort et qui rêve, échappant en apparence à ce conditionnement. Les mémoires collectives et individuelles sont étroitement liées aux institutions, aux lieux, aux images et aux émotions (en lien avec nos sens) ; d’autres questions se posent alors. Peut-on changer les lieux de mémoire, peut-on changer les images, pour autrement se souvenir ? Se souvenir implique nécessairement un concept opposé et complémentaire : l’oubli. Comment autrement oublier, en particulier dans notre société systémique et numérique d’hypertrophie des mémoires collectives et individuelles ? Le rêve et l’éveil, le souvenir et l’oubli sont deux paires élémentaires dans la construction de ma pensée, incarnées dans les prochaines œuvres plastiques qui seront aussi en lien avec les émaux cristallisés, travail technique amorcé avec mon art de la mémoire 3.0, en 2021.

En 2024, ma première réponse plastique à ces questions est la création de la République de l’oubli, qui pourrait être celle des alchimistes spéculatifs dont la phrase issue de la légendaire Table d’émeraude résonne en moi “’Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas” ou comprendre et révéler le monde sensible par le négatif.

« La République de l’Oubli », greniers à sel, Honfleur, avril 2024.

« Quand l’humain ferme les yeux », greniers à sel, Honfleur, avril 2025.

L’installation performative « Quand l’humain ferme les yeux » est fondée sur le modèle de la bipolarité apollinien-dionysien, cher à Friedrich Nietzsche et Aby Warburg. Sur un large tapis de feuilles de laurier et de lierre, l’humain est disposé au centre, recroquevillé et recouvert d’une bâche composée par des sacs en plastique blanc de boucherie, cousus de fil blanc. Son visage est tourné vers l’Est. 4 vases-canopes posés sur des cubes et situés aux 4 points cardinaux forment un premier cercle, celui de l’Amour Fraternel. Ils contiennent chacun des matières naturelles et prophylactiques: poivre noir, clous de girofle, sel marin, curcuma. 5 urnes funéraires constituent le deuxième cercle, celui du chaos, du doute, de l’hétérogénéité, de l’humain-citoyen. Ces urnes, placées aux pointes d’un pentagramme, sont celles des 5 Républiques Françaises. Leurs assises sont élaborées à partir du bois et de ses dérivés: cendres, charbon, bois flotté, bois sec. Elles conservent des mots et des phrases:

Louis XVI: « Rien ».

Alphonse de Lamartine: « L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie; la Fraternité n’en a pas. »

Emile Zola: « J’accuse ».

Vincent Auriol: « On ne peut pas fonder la prospérité des uns sur la misère des autres. »

Albert Camus: « Le mal est dans le monde et vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté si elle n’est pas éclairée. »

L’artiste chorégraphique Sophie Distefano évolue dans le public en lisant de manière aléatoire les premiers paragraphes des chants infernaux de la Divine Comédie de Dante. Sa déambulation musicale l’amène à mettre en valeur les différents cercles:

Vase canope Est, grès et émail cristallisé et poivre noir à l’intérieur, 2025
Urne funéraire de la 1ère République Française+ mot, grès et émail cristallisé, 2025
Urne Funéraire de la 2nde République Française+ phrase, grès et émail cristallisé, 2025
Urne funéraire de la 4ième République Française, grès et émail cristallisé + phrase en grès, 2025
Urne Funéraire de la 5ième République Française+ phrase, grès et émail cristallisé, 2025

Mémoires cristallisées:

La cristallisation est autant une opération de l’esprit que l’action du feu permettant le passage d’un état désordonné (gazeux, liquide ou solide) à un état solide ordonné. La cristallisation est ordre et symétrie, l’inverse d’une dissolution.

La compréhension du fonctionnement des oxydes métalliques qui intéragissent et qui cristallisent (certains resurgissent à la surface-souvenir tandis que d’autres tombent dans le fond-oubli) est une approche pour trouver des réponses plastiques à mon art de la mémoire 4.0. C’est le premier objectif de ma résidence pluridisciplinaire, labellisée pour le Millénaire de la ville de Caen, au laboratoire CRISMAT (ENSICAEN, UNICAEN, CNRS). Le deuxième objectif est de trouver d’autres matériaux-réceptacles que les grès/porcelaines pour l’émail cristallisé (études du comportement des déchets industriels à haute température). Le troisième objectif est l’étude des propriétés thermiques des émaux cristallisés, pouvant capter l‘énergie solaire et la restituer à l’intérieur d’un bâtiment.

Le titre de ce projet art-science se nomme « Unitas Multiplex », lié aux concepts de la Grèce antique, remis à l’honneur par le sage Edgar Morin, soit le tout est différent de la somme des parties. La résidence est envisagée comme un système complexe dans lequel le tout comprend une multiplicité de résultats et de points de vue pour faire du commun. L’Unitas Multiplex est pensée en trois étapes : la Cordée, l’Ascension et les Perspectives.

Exemples de « gigacristaux » (plus de 5 cm de diamètre) d’oxydes de cuivre, cobalt et manganèse et rutile sur grès.

Unitas Multiplex/ grès et émail cristallisé aux oxydes de rutile, manganèse et cuivre. Hauteur : 27 cm/ 2024

La Cordée (de janvier à décembre 2024)  était le premier objectif de cette résidence et consistait à réaliser des cristaux, nommés « gigacristaux » (plus de 5 cm de diamètre) sur du grès, provenant du Molay-Littry (Calvados), de comprendre l’interaction des atomes dans la formation des cristaux, en fonction des paramètres prédéfinis avant la cuisson. Cet objectif a été atteint. 

Le deuxième objectif nommé l’Ascension (de janvier 2025 à décembre 2025) consistait à chercher de nouveaux matériaux, autant pour le substrat que pour la composition d’émail, en privilégiant plus particulièrement les déchets industriels afin de répondre aux problématiques environnementales actuelles, dans un souci d’écologie et en se basant sur le phénomène de l’eutexie. Notre intention était d’aller vers des matériaux recyclés : boues de lavage des bétonnières, fibre béton, ardoise, poudres de coquillages, cendres volantes de haut-fourneau, résidus archéologiques et silice recyclée. Les résultats ont, entre autres, mis en évidence la possibilité d’abaisser la température « traditionnelle » de fusion des émaux sur du grès, en dessous de 1200 degrés.

2025 est aussi une année d’exploration d’une potentielle fonctionnalisation des émaux: étape des Perspectives. Nous pouvons imaginer l’exploitation des propriétés des émaux, constitués d’oxydes.  En effet, les émaux cristallisés sont constitués de zones cristallisées dans la silice fondue. La silice fondue a des propriétés très spécifiques : une bonne résistance au choc et une faible dilatation thermique qui permet un chauffage et un refroidissement rapide sans fissuration, ou encore une très faible conductivité thermique. Ces propriétés sont déjà utilisées dans des pièces entièrement constituées de silice fondue, mais sont rarement exploitées dans des revêtements de surface, de surcroit décoratifs.

Grès et émail cristallisé avec poudre de coquille d’huître, silice recyclée et oxydes de cobalt et cuivre. février 2025
Vue au microscope binoculaire d’un cristal d’oxyde de fer. Mars 2025

La Divine Comédie de Dante (2017/2018)

Une histoire d’amour… Une histoire d’amour du Mal (l’Enfer), du Bien sans juste mesure (le Purgatoire) et du Bien raisonné (le Paradis) dans laquelle l’auteur se met en scène et voyage dans les régions infernales, épaulé par le poète Virgile, guidé par le poète Stace à la fin du Purgatoire et accompagné par la femme inspiratrice de la Comédie, la muse, la bien-aimée : Béatrice Portinari, dans les ciels du Paradis.

Après la lecture de L’art de la mémoire  de Frances Amalia Yates (chercheure à l’Institut Warburg de Londres), j’ai envisagé de considérer cette œuvre de Dante comme un système de mémoire, destiné à mémoriser les différentes régions de l’Enfer et les châtiments associés à l’aide « d’images frappantes » (expression empruntée à Cicéron), afin de retenir des lieux et des pénitences au Purgatoire et d’acquérir des vertus au Paradis.

L’étude de la vie de Dante est intrinsèquement liée à son œuvre, écrite sur une dizaine d’années, en exil, loin de la ville si chère à son cœur, Florence. Dante, un poète, qui fut un citoyen impliqué politiquement dans la vie de sa cité, au moment où des guerres fratricides menaçaient l’équilibre fragile de la Toscane, prise dans les luttes et combats entre les Guelfes (impérialistes) et les Gibelins (papistes). Dans son ouvrage Il Convivio (le Banquet), Dante est un fervent défenseur de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels. Dante participe à de nombreuses batailles sur le terrain. Comdamné à mort s’il restait à Florence (« igne comburatur sic quod moritur », « brûlé vif jusqu’à ce que mort s’en suive »), il choisit l’exil et ne reviendra plus jamais à Florence, quittant famille et amis. Dante devient un homme qui marche, un vagabond qu’on accueille.

Il écrit ainsi sa Comédie en exil et nous raconte les différentes étapes de son voyage initiatique pour retrouver Béatrice au Paradis terrestre. Ce voyage s’effectue en une semaine. La Comédie est aussi une histoire de vengeance : vengeance de Dante contre ses détracteurs, contre ses ennemis, contre les traîtres, contre ses contemporains qu’il se plaît à faire souffrir en Enfer.

Il choisit comme guide en Enfer et au Purgatoire le poète Virgile, « son doux père » , « son guide », « son compagnon », auteur de l’Enéide. Dante insère plusieurs épisodes de l’exil d’Enée, de Troie en flammes à la conquête de l’Italie par le héros virgilien. Virgile rassure, protège, explique. Enée est une sorte de miroir pour Dante, que ce dernier évoque pour se donner du courage. Le poète Stace les rejoint au Purgatoire, lui-même ayant fait son temps de pénitence. Béatrice apparaît au Paradis terrestre et accompagne Dante au paradis céleste. Elle est le « soleil », « la mère », la belle dame », « la muse » éclatante de lumière qui rit et qui présente les élus au Paradis céleste.

Dante convoque Ovide tout au long de ses trois voyages à travers Les Métamorphoses car la Comédie est aussi magique, sous influence des dieux païens et du dieu chrétien. Il utilise les Métamorphoses pour mieux étayer son propos, comme les frères prédicateurs : répéter les images afin qu’elles s’imprègnent chez le lecteur. Les images foisonnantes que provoque Dante pour le spectateur sont des « images frappantes » puisque ordonnées chacune dans des lieux précis. On peut penser que Dante, l’érudit, connaissait parfaitement les textes sur la mnémotechnique de Cicéron, ainsi que la Summa de Saint Thomas d’Aquin. Dante est minutieux dans chacune de ses descriptions. Il utilise la répétition pour que les images soient mémorisées. Elles provoquent de la pensée en mouvement. Il utilise les avertissements, les prophéties, les songes, les enseignements, les allégories, la mythologie gréco-romaine. Les images, les chiffres, les lettres, les mots (en particulier les néologismes au Paradis) et les sons ont un pouvoir magique à caractère talismanique. L’imagination du lecteur est fortement ébranlée. Dante est un sculpteur. Il fait apparaître des images tridimensionnelles chez le lecteur, multipliant les scènes, les informations, les symboles.

La Divine Comédie est une œuvre à lire et à relire, un puits sans fond de découvertes pour le lecteur. Elle propose un voyage initiatique,

L’Enfer

Le Purgatoire

Le Paradis

Syndrome de Stendhal

Une série inspirée par de multiples voyages en Italie, en particulier à Florence, ville du poète Dante. Florence, ville dont un syndrome porte le nom. A la lecture de l’ouvrage de la psychiatre Graziella Magherini, la question est posée : quel artiste pourrait en souffrir ? L’écrivain éclairé Stendhal, en 1817, sortant de l’église Santa Maria Croce convulse et suffoque : trop de beautés concentrées…

Quintessence de cinq années à éduquer le regard , d’études et de dessins dans les musées parisiens (notamment le Louvre), l’apprentie peintre et dessinatrice, que je suis, comprend inconsciemment ce qui est en jeu et mêle en une œuvre les ami-e-s imaginaires, que j’ai salués jour après jour (petit rituel).

Faire, défaire et refaire des petites histoires dans l’histoire de l’art…

Toros y Toreros

  En 2002, je comprends avec une grande émotion, dans les arènes de Nîmes et de Gap, l’intérêt porté par les artistes pour ce rituel de vie et de mort, les concepts entrelacés du féminin et du masculin, celui de bouc-émissaire, la mise en pratique des rites de passage, de l’individualisme à l’hystérie collective. Mise en abyme de la phrase de Picasso : « je ne peins pas ce que je vois mais ce que je pense ».