Mes recherches depuis 7 années m’ont amenée aux abords de l’alchimie, mon travail plastique en céramique depuis 3 années m’a conduite sur les chemins de la chimie. Depuis janvier 2024, je suis en résidence longue au laboratoire de cristallographie du CNRS-Caen, le CRISMAT, afin d’approfondir mes connaissances sur l’émail cristallisé, d’élaborer un mode opératoire précis de création de ces émaux, de valoriser autant le processus que le prototype, objets communs aux artistes, aux chercheurs et aux ingénieurs.
L’être humain flotte dans un bain continuel d’informations de surface. Nos mémoires individuelles et nos mémoires collectives sont sous contrôle de la société, actuellement une société fondée sur l’économie de marché. La société a besoin en règle générale d’unité pour se conserver, de mémoires collectives unifiées, constituées de symboles, d’images, de récits, de narrations, d’éléments qui participent à la construction identitaire d’un peuple. La société modèle donc nos souvenirs collectifs et in fine nos souvenirs individuels. L’histoire apprise est celle des vainqueurs. Les moyens utilisés pour traiter les informations et les unir sont la répétition, la ritualisation, la stylisation et la théâtralisation. La société nous donne à voir les images frappantes qu’elle souhaite que nous retenions. On pense au concept de l’homme dressé, mis en lumière par P. Bourdieu.
En tant qu’artiste, je me demande si on peut échapper à ce contrôle ? Comment peut-on bifurquer ? Comment autrement construire des souvenirs ? Questions à la base de mon art de la mémoire 4.0. Deux possibilités identifiées s’offrent à ma réflexion. La première implique nécessairement d’opposer une autre société si on désire échapper à celle qui contrôle, ce qui induit la recherche de sociétés contemporaines dont les systèmes économiques, politiques, judiciaires et religieux sont fondés sur des valeurs différentes.
La seconde concerne l’être humain qui dort et qui rêve, échappant en apparence à ce conditionnement. Les mémoires collectives et individuelles sont étroitement liées aux institutions, aux lieux, aux images et aux émotions (en lien avec nos sens) ; d’autres questions se posent alors. Peut-on changer les lieux de mémoire, peut-on changer les images, pour autrement se souvenir ? Se souvenir implique nécessairement un concept opposé et complémentaire : l’oubli. Comment autrement oublier, en particulier dans notre société systémique et numérique d’hypertrophie des mémoires collectives et individuelles ? Le rêve et l’éveil, le souvenir et l’oubli sont deux paires élémentaires dans la construction de ma pensée, incarnées dans les prochaines œuvres plastiques qui seront aussi en lien avec les émaux cristallisés, travail technique amorcé avec mon art de la mémoire 3.0, en 2021.
En 2024, ma première réponse plastique à ces questions est la création de la République de l’oubli, qui pourrait être celle des alchimistes spéculatifs dont la phrase issue de la légendaire Table d’émeraude résonne en moi “’Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas” ou comprendre et révéler le monde sensible par le négatif.
« La République de l’Oubli », greniers à sel, Honfleur, avril 2024.


« Quand l’humain ferme les yeux », greniers à sel, Honfleur, avril 2025.
L’installation performative « Quand l’humain ferme les yeux » est fondée sur le modèle de la bipolarité apollinien-dionysien, cher à Friedrich Nietzsche et Aby Warburg. Sur un large tapis de feuilles de laurier et de lierre, l’humain est disposé au centre, recroquevillé et recouvert d’une bâche composée par des sacs en plastique blanc de boucherie, cousus de fil blanc. Son visage est tourné vers l’Est. 4 vases-canopes posés sur des cubes et situés aux 4 points cardinaux forment un premier cercle, celui de l’Amour Fraternel. Ils contiennent chacun des matières naturelles et prophylactiques: poivre noir, clous de girofle, sel marin, curcuma. 5 urnes funéraires constituent le deuxième cercle, celui du chaos, du doute, de l’hétérogénéité, de l’humain-citoyen. Ces urnes, placées aux pointes d’un pentagramme, sont celles des 5 Républiques Françaises. Leurs assises sont élaborées à partir du bois et de ses dérivés: cendres, charbon, bois flotté, bois sec. Elles conservent des mots et des phrases:
Louis XVI: « Rien ».
Alphonse de Lamartine: « L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie; la Fraternité n’en a pas. »
Emile Zola: « J’accuse ».
Vincent Auriol: « On ne peut pas fonder la prospérité des uns sur la misère des autres. »
Albert Camus: « Le mal est dans le monde et vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté si elle n’est pas éclairée. »
L’artiste chorégraphique Sophie Distefano évolue dans le public en lisant de manière aléatoire les premiers paragraphes des chants infernaux de la Divine Comédie de Dante. Sa déambulation musicale l’amène à mettre en valeur les différents cercles:











Mémoires cristallisées:
La cristallisation est autant une opération de l’esprit que l’action du feu permettant le passage d’un état désordonné (gazeux, liquide ou solide) à un état solide ordonné. La cristallisation est ordre et symétrie, l’inverse d’une dissolution.
La compréhension du fonctionnement des oxydes métalliques qui intéragissent et qui cristallisent (certains resurgissent à la surface-souvenir tandis que d’autres tombent dans le fond-oubli) est une approche pour trouver des réponses plastiques à mon art de la mémoire 4.0. C’est le premier objectif de ma résidence pluridisciplinaire, labellisée pour le Millénaire de la ville de Caen, au laboratoire CRISMAT (ENSICAEN, UNICAEN, CNRS). Le deuxième objectif est de trouver d’autres matériaux-réceptacles que les grès/porcelaines pour l’émail cristallisé (études du comportement des déchets industriels à haute température). Le troisième objectif est l’étude des propriétés thermiques des émaux cristallisés, pouvant capter l‘énergie solaire et la restituer à l’intérieur d’un bâtiment.
Le titre de ce projet art-science se nomme « Unitas Multiplex », lié aux concepts de la Grèce antique, remis à l’honneur par le sage Edgar Morin, soit le tout est différent de la somme des parties. La résidence est envisagée comme un système complexe dans lequel le tout comprend une multiplicité de résultats et de points de vue pour faire du commun. L’Unitas Multiplex est pensée en trois étapes : la Cordée, l’Ascension et les Perspectives.



Exemples de « gigacristaux » (plus de 5 cm de diamètre) d’oxydes de cuivre, cobalt et manganèse et rutile sur grès.

Unitas Multiplex/ grès et émail cristallisé aux oxydes de rutile, manganèse et cuivre. Hauteur : 27 cm/ 2024
La Cordée (de janvier à décembre 2024) était le premier objectif de cette résidence et consistait à réaliser des cristaux, nommés « gigacristaux » (plus de 5 cm de diamètre) sur du grès, provenant du Molay-Littry (Calvados), de comprendre l’interaction des atomes dans la formation des cristaux, en fonction des paramètres prédéfinis avant la cuisson. Cet objectif a été atteint.
Le deuxième objectif nommé l’Ascension (de janvier 2025 à décembre 2025) consistait à chercher de nouveaux matériaux, autant pour le substrat que pour la composition d’émail, en privilégiant plus particulièrement les déchets industriels afin de répondre aux problématiques environnementales actuelles, dans un souci d’écologie et en se basant sur le phénomène de l’eutexie. Notre intention était d’aller vers des matériaux recyclés : boues de lavage des bétonnières, fibre béton, ardoise, poudres de coquillages, cendres volantes de haut-fourneau, résidus archéologiques et silice recyclée. Les résultats ont, entre autres, mis en évidence la possibilité d’abaisser la température « traditionnelle » de fusion des émaux sur du grès, en dessous de 1200 degrés.
2025 est aussi une année d’exploration d’une potentielle fonctionnalisation des émaux: étape des Perspectives. Nous pouvons imaginer l’exploitation des propriétés des émaux, constitués d’oxydes. En effet, les émaux cristallisés sont constitués de zones cristallisées dans la silice fondue. La silice fondue a des propriétés très spécifiques : une bonne résistance au choc et une faible dilatation thermique qui permet un chauffage et un refroidissement rapide sans fissuration, ou encore une très faible conductivité thermique. Ces propriétés sont déjà utilisées dans des pièces entièrement constituées de silice fondue, mais sont rarement exploitées dans des revêtements de surface, de surcroit décoratifs.
































































































































































































































































































































































































































































